Par Miss Miller
Avant MTL-Détroit
Ma première rencontre avec Bob a frôlé le désastre
En février, quand le Canadien joue fort, les matches contre Ottawa donnent au bar chez Normand, des allures souks turcs et placer tous ces gens exige un doigté digne d’un joueur de Tétris.
Ce soir-là, le portier au polar rouge se promenait avec autorité et tentait de faire entrer des groupes de 12 sur des tables de 4 afin de satisfaire à la demande. J’avais été victime de la méthode et étais passée, le temps de l’avant-match, de la table numéro 27 au deuxième trio puis à celle de Kostopoulos. Je doutais de ma chance de gagner un shooter si joueur compte but. Quand le tyran avait offert ma chaise de plastique à un Stéphane, me coinçant ainsi sur le banc droit devant pas d’écran, à côté de la machine à peanuts, j’avais accepté mon sort. Il m’avait tabletté sur la galerie de la presse. Mes protestations m’avaient valu un regard qui signifait «écoute ma jolie, sois polie, je travaille.».
Ce soir là, pourtant, Montréal n’a pas compté du tout et, comme la diplomate Mimi m’avait cédé sa place avec vue sur les changements de trios, j’ai oublié l’affront de la place poche et placoté joyeusement avec la table voisine. Et comme le gars qui avait hérité de ma chaise était finalement pas mal sympa, Bob avait gagné, bien avant la troisième, mon indéfectible respect.
Pas tant un gérant qu’un pillier
Je l’ai rencontré sur une terrasse, un chaud après-midi de septembre. On faisait le count-down vers la nouvelle saison mais on est vite devenu nostalgique.
Le soir, tu sais, où le DJ avait changé la toune des buts du Canadiens…Et puis quand tu avais assis B., à côté de moi…Le match contre Toronto, où il y avait tant de buée sur les fenêtres et les bucks…Le jersey de Boston, qui servait de tapis d’entrée, aussi…Essaie pas, Bob, tu m’avais donné la place poche parce que je suis une fille!
«Au fond, tu faisais quoi, chez Normand ?»
Pour moi, c’était simple, Bob, c’est l’âme de la place, voire de l’Avenue Mont-Royal.
Mais si, certains soirs, à le voir crier, grimpé sur sa chaise, il fait plutôt figure de chearleader trash, ses fonctions de portier lui avaient valu l’amicale épithète de Bob-le-gérant. Lui-même se décrit plutôt comme l’hôte de ces soirées. Hockey night chez Norm, hosted by Bob…
Le portier m’ouvre la porte de son monde… Accueillir, est un art, qu’il me dit.
«Je vous analyse, en fait. Je regarde les styles, le langage, les intérêts puis, je vous regroupe, pour que vous passiez une belle soirée… J’ai des catégories… A, B, C, un peu de filles, une couple de gars… (Je me sens soudain vaguement manipulée, et fait l’introspection rapide, analyse de mes compatriotes de table, classement des souvenirs…Je dois être un… b+ je peux pas croire? ) De son mandat, il peut dressé un bilan positif : il a créé comme ça quelques couples, bien plus d’amitiés, une tonne de moments mémorables, deux-trois trous de mémoires, aussi, dommages colatéraux. On espère qu’il soit soumis au secret professionnel, d’ailleurs.
Il a un don, c’est fou, pour tisser des liens entre les gens, une vraie tricoteuse. Et sans tout lui donner le mérite il est évident que, ce gars, il a contribué à faire de cette ancienne taverne, un lieu de prédilection, une institution. Un lieu de culte où on célèbre, soir après soir, avec oui, bon, la participation d’un verre ou deux, le culte au hockey avec le plus grand sens du sacré.
Chez Normand, ça crie fort et ça regarde l’écran.
Is it the year ?
Si Bob n’y travaille plus, il est toujours in a relationship with la Normande. Les soirs de Canadiens, il est fidèlement au poste et reçoit des coups de fils de la moitié de la ville; sa carte SIM est à faire pâlir un relationniste. Sa table est bondée et il a droit, souvent, à celle de Tanguay.
Et cette saison où la ville est le centre de la planète hockey, ce partisan fini quitte pour le sud et s’en va travailler tout l’hiver au soleil.
«Alors, tu ne verras pas la saison, Bob ? Tu ne vas pas manquer ça…This is the year, Bob !
- Ah non, qu’il me dit, je vais voir les matches, il y un bar, là-bas, qui les diffuse…»
J’ai alors une image mentale complètement psychédélique de cet ancien pompier, dans un club Med, debout sur une chaise de plage et entouré de gringos et de Mexicains qui hurlent des go-habs-go-tue-le-Komo en buvant des drinks tropicaux !
Mais d’où ça vient, cette idée de partir, comme ça, cet hiver…
Bob prend un air sérieux que je ne lui connaissais pas trop.
« Besoin de prendre l’air. Je me suis souvenu Hemingway, le Vieil homme et la mer, dit-il. Tu sais, voir la mer et mourir…»
Ok, drama queen ! On va dire voir la mer et revenir pour les playoffs, ok ? Ils vont t’attendre, on commencera pas sans toi.
Le hockey pour les filles est une chronique mon amie Mimi. Mimi, Toi, t’es définitivement un A+.